Y a-t-il un Lacan de Marx en plus du Marx de Lacan ?

Présentation du vocabulaire Marx avec Lacan (Paris, Stilus, 2024) à la Maison de l’Amérique latine, à Paris, le mercredi 12 février 2025

David Pavón-Cuéllar

Je tiens à remercier Diana Kamienny Boczkowski pour avoir organisé cette présentation. Merci également à Jean-Pierre Cléro et Juan-Pablo Lucchelli de nous honorer de leur présence. Enfin, merci à Carlos Gómez Camarena pour son effort et ses voyages pour la promotion de notre vocabulaire.

J’ai consacré les vingt-cinq dernières années, dont dix avec le précieux accompagnement de Jean-Pierre Cléro, à étudier la manière dont Jacques Lacan a lu Karl Marx. Cette étude a fini par être collectivisée et est à l’origine du Vocabulaire que nous présentons aujourd’hui dans cette Maison de l’Amérique Latine à Paris. Comme d’autres auteurs de notre vocabulaire, je ne peux m’empêcher d’être fasciné par la lecture de Marx par Lacan. Je continue d’être séduit par l’originalité et l’acuité de cette lecture, par sa différence avec toute autre lecture de Marx, par les facettes cruciales de Marx qu’elle nous révèle et que d’autres lectures ne soupçonnent même pas.

La première étape de ma recherche a porté sur ce que nous ne pouvons connaître de Marx qu’à travers sa lecture par Lacan. C’est ainsi que je suis arrivé à ce Marx que j’appelle désormais « le Marx de Lacan ». Si j’ai fini par l’appeler ainsi, c’est parce que je me suis vite rendu compte qu’il n’était pas seulement le Marx de toujours, mais qu’il était aussi autre chose. Ce que j’ai compris, c’est qu’il s’agissait d’un Marx qui ne pouvait exister et se révéler qu’à travers tout ce que Lacan déposait ou projetait en lui. D’où le nom de Marx de Lacan.

Le Marx de Lacan ne peut être entrevu qu’à travers une immersion dans la théorie lacanienne. Cette immersion a constitué la deuxième étape de ma recherche. Cependant, à mesure que j’avançais dans cette deuxième étape, quelque chose s’est produit qui m’a conduit à une troisième étape dont je vais parler maintenant. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai rencontré Marx chez Lacan, tout comme j’avais rencontré Lacan auparavant chez son Marx.

De même qu’il y a beaucoup de théorie lacanienne dans le Marx lu par Lacan, il y a aussi beaucoup de pensée de Marx dans la théorie lacanienne, ce qui, d’ailleurs, semble logique, puisque Lacan a beaucoup lu Marx. Les textes de Marx ont laissé une empreinte profonde sur Lacan, une empreinte structurale et structurante pour la théorie lacanienne, ce qui pose la question de savoir s’il est correct d’accepter l’existence d’un Lacan de Marx.

Marx de Lacan

Pour en venir à la question du Lacan de Marx, permettez-moi d’abord de revenir au Marx de Lacan. Ce Marx est celui que nous ne pouvons découvrir qu’à travers sa lecture de Lacan. Il est de Lacan parce qu’il n’existe pas par lui-même, parce qu’il a besoin d’être lu par Lacan pour exister, parce que son existence a lieu et se révèle dans sa lecture par Lacan et à travers la théorie qui la régit. Cette lecture est révélatrice non pas parce qu’elle est transparente et nous montre Marx derrière elle, mais à cause de son opacité théorique dans laquelle Marx apparaît comme quelque chose composé de théorie.

Lacan fait apparaître son Marx en le théorisant, en le traduisant théoriquement, en le trahissant dans les termes d’une théorie qui n’est pas la sienne. Par exemple, bien que Marx n’ait jamais dit que son but était de rendre à l’esclave le savoir pris par le maître, nous apprenons qu’il en était ainsi, que d’une certaine manière il en était ainsi dans les termes de la théorie lacanienne, grâce à la lecture révélatrice de Marx par Lacan.

Ce que fait Lacan, c’est lire avec sa théorie ce qui ne peut être révélé, trahi, qu’à travers elle. Cette lecture se déroule donc comme une sorte de lapsus, de rêve, de symptôme. Disons, en termes althussériens, qu’il s’agit d’une lecture symptomatique et pas seulement symptomale, puisqu’elle n’interprète pas seulement les symptômes de Marx, mais elle est elle-même comme un symptôme, comme un grand déploiement symptomatique dans lequel revient beaucoup de ce qui est refoulé chez Marx.

Ce que nous avons dans le Marx de Lacan, c’est le retour de quelque chose de refoulé non pas exactement par Marx, mais par ce que nous pourrions appeler « son grand Autre », le système symbolique de sa culture et de son temps, avec sa discursivité scientifique moderne. Le discours universitaire, par exemple, ne pouvait conceptualiser le plus-de-jouir que sous la forme symbolique de la plus-value, comme quelque chose de déjà refoulé, déjà symbolisé et valorisé, énonçable et mesurable, quantifiable et calculable. Pourtant, Marx savait qu’il y avait quelque chose de plus ici, il le savait d’une certaine manière, le sachant sans le savoir.

Le savoir insu de Marx est ce qui revient symptomatiquement à travers la théorie lacanienne. En le laissant revenir, Lacan parvient à montrer quelque chose d’insoupçonné dans la pensée de Marx, comme il le fait avec d’autres grands penseurs qu’il lit : Platon entrevoyant la structure du désir, Pascal inaugurant le capitalisme, Descartes reconnaissant la division du sujet de la science, et Hegel, le plus sublime des hystériques, éclairant le fonctionnement de l’imaginaire, du signifiant et du langage. Ces philosophes auraient sans doute été plus que déconcertés d’apprendre le savoir que Lacan découvre chez eux !

Marx aurait aussi été surpris de savoir les plus grands mérites que Lacan lui attribue : porter l’analyse au niveau du signifiant, être le premier structuraliste, démontrer qu’il n’y a pas de métalangage, détecter la fonction de l’objet a dans son analyse de la plus-value, permettre à la vérité de revenir dans les failles du savoir hégélien, connaître déjà le symptôme au sens psychanalytique du terme et être un poète qui a ouvert un espace pour le rapport sexuel dans le rapport signifiant. Il est frappant que ces mérites de Marx soient aussi des mérites que Lacan s’attribue lui-même. En effet, il y a aussi chez Lacan, d’après lui-même, de la poésie et du structuralisme, de la connaissance du symptôme et du retour de la vérité, de la détection de l’objet a et de la reconnaissance du manque de métalangage.

Lacan ressemble trop à son Marx. Nous confirmons ainsi qu’il s’agit bien de son Marx. Disons que c’est un Marx lacanien.

Vers le Lacan de Marx

Si lacanien qu’il soit, le Marx de Lacan ne cesse pas pour autant d’être Marx. Comme si cela ne suffisait pas, il révèle des aspects insondables de Marx que nous ne pouvons connaître qu’à travers lui. Parfois, j’ai même eu l’impression farfelue que le Marx de Lacan était encore plus Marx que Marx lui-même. C’est quelque chose qui m’est arrivé aussi avec d’autres auteurs de Lacan, parmi lesquels Platon, Pascal, Descartes et Hegel, déjà mentionnés. Et curieusement, c’est la même chose qui m’arrive avec les auteurs lus par Marx, lesquels, dans leur interprétation par Marx, me semblent plus proches d’eux-mêmes que dans leurs propres textes.

Parmi les coïncidences les plus remarquables entre Marx et Lacan, il y a la force de leur lecture d’autres auteurs qu’ils transfigurent par le geste même par lequel ils les renvoient à eux-mêmes. Les lectures faites par Marx et par Lacan sont les plus littérales et les plus rigoureuses, les plus fidèles et en même temps les moins fidèles aux auteurs lus, ce qui peut se résumer avec le double sens du mot « trahir », comme être déloyal et révéler. De même que Lacan a trahi Marx et ses autres auteurs dans ce double sens, Marx a aussi trahi nombre de ses références, démasquant Smith comme un brillant savant-idéologue bourgeois, Hegel comme le maître du contorsionnisme philosophique moderne au service de l’État, Feuerbach comme un matérialiste contemplatif ou Stirner et Proudhon comme les porte-paroles du drame existentiel de la petite bourgeoisie. Si ces caractérisations ont cessé de nous surprendre, c’est parce qu’elles sont passées dans le sens commun, mais elles nous permettent de mieux connaître les auteurs auxquels elles s’appliquent, révélant quelque chose qui n’était pas évident même pour eux et les transfigurant ainsi devant nous, les transformant en auteurs de Marx.

Comme Lacan, Marx s’est approprié et a transfiguré chaque auteur qu’il a lu. S’il avait lu Lacan, il en aurait sûrement fait un autre Lacan, son Lacan, mais cela n’a pas eu lieu. Pourquoi alors parler d’un Lacan de Marx ?

On pourrait parler d’un Lacan de Marx pour imaginer ce qu’il aurait été s’il avait existé. Si Marx avait lu Lacan, comment l’aurait-il interprété et qu’aurait-il pensé de lui ? Comment se le serait-il approprié et comment l’aurait-il transfiguré ?

Pour aller au-delà des situations imaginaires hypothétiques, il faudrait peut-être réfléchir à la manière dont Lacan était interprété par ceux de ses lecteurs qui étaient, pour ainsi dire, possédés par Marx. Pensons par exemple aux cas contrastés de Louis Althusser, Jacques-Alain Miller et Jean-Joseph Goux au temps de Lacan. Dans les années 1960 et 1970, ces auteurs adoptent en effet les clés d’interprétation de Marx pour lire Lacan et c’est ainsi qu’ils le transforment en quelque sorte en un Lacan de Marx.

En d’autres termes, Althusser, Miller et Goux rapportent Lacan à Marx en employant des idées marxiennes pour donner un sens aux concepts lacaniens. Pour comprendre l’imaginaire chez Lacan, Althusser pense à la relation avec l’idéologie chez Marx. Miller déduit quelle serait l’action de la structure chez Marx pour situer le réel chez Lacan. Goux utilise l’argent chez Marx pour conceptualiser le symbolique chez Lacan.

Contrairement à ce qu’on imagine souvent, Althusser, Miller et Goux ne partent pas de Lacan pour interpréter Marx, mais ils partent de Marx pour interpréter Lacan. Ils procèdent ainsi parce que Lacan est l’inconnue de leur équation, tandis que Marx est une fonction déjà connue. Tous les trois, en fait, ont déjà étudié Marx, ils le comprennent, ils pensent avec ses catégories et donc ils l’utilisent pour comprendre une théorie lacanienne avec laquelle ils ne sont pas encore suffisamment familiarisés.

Chez Althusser et chez les jeunes Miller et Goux, Marx précède Lacan et participe à sa lecture. Disons que Lacan est lu par Marx à travers Althusser, Miller et Goux. S’il y a un Lacan de ces auteurs, c’est aussi un Lacan de Marx, un Lacan de ce qu’il y a de Marx en eux.

Lacan de Marx

La notion d’un Lacan de Marx cesse d’être purement imaginaire chez des auteurs comme Althusser, Miller et Goux, et plus tard Alain Badiou, Slavoj Žižek et bien d’autres. Chez ces auteurs, la théorie marxienne surdétermine les concepts lacaniens, qui sont donc ceux de Marx et non seulement ceux de Lacan. Or, la même chose ne se produit-elle pas déjà chez Lacan avant même d’être lu par les auteurs de la tradition marxiste ?

Comme Althusser et les autres, Lacan part de concepts marxiens pour donner sens à ses propres concepts lacaniens. Lacan recourt ainsi, par exemple, au matérialisme dialectique pour comprendre la matérialité du signifiant, à la plus-value pour comprendre l’objet petit a, et à l’économie politique pour comprendre l’économie libidinale, la dissociant de la thermodynamique freudienne. Dans les trois cas, les signifiants lacaniens sont surdéterminés par des signifiants marxiens que Lacan a assimilés dès le moment où il a commencé à lire Marx, très tôt, déjà pendant ses années d’étudiant.

En lisant Marx, Lacan assimile ses signifiants et il incorpore sa logique avec eux. Il adopte également le style argumentatif de Marx et tombe en quelque sorte sous son influence. Parmi les fruits de cette influence, on trouve ceux déjà mentionnés, le signifiant, le plus-de-jouir et une certaine compréhension de l’économie libidinale, mais aussi une conception particulière du symptôme, le principe de l’inexistence du métalangage et les quatre discours avec le discours capitaliste. Ces concepts viennent de Lacan, mais aussi de Marx, puisqu’ils n’existeraient pas sans Marx, ayant été conceptualisés avec ce qu’il y a de Marx chez Lacan.

Il y a beaucoup de Marx chez Lacan, comme il y a beaucoup de Lacan chez son Marx. Donc, de même que nous parlons d’un Marx de Lacan, nous avons aussi le droit de parler d’un Lacan de Marx. Ce Lacan se déploie dans la théorie lacanienne après s’être constitué dans sa lecture de Marx.

En lisant Marx, Lacan non seulement se l’approprie et le transfigure, mais il se laisse aussi posséder et transformer par lui. Disons que Lacan ne sort pas indemne de sa lecture de Marx. Cette lecture engendre non seulement le Marx de Lacan, mais un Lacan de Marx, un Lacan héritier de Marx, habité par Marx, à travers lequel Marx peut continuer à vivre symboliquement.

Ce que j’appelle le « Lacan de Marx », c’est un Lacan possédé par Marx, véhiculant Marx, sous l’influence de Marx. C’est un Lacan modifié par Marx, transformé en un autre Lacan qui n’aurait pas existé s’il n’avait pas lu Marx. Ce Lacan de Marx, c’est l’effet de l’incidence des idées marxiennes sur le développement de la théorie lacanienne, une incidence généralement inconnue des psychanalystes actuels qui suivent Lacan, mais pas des participants au vocabulaire qui nous réunit aujourd’hui.

Lo siempre nuevo: Marx después del posmarxismo

Marx

Artículo publicado en Memoria, revista de crítica militante, en diciembre 2018

David Pavón-Cuéllar

Revuelta posmoderna

Marx ha sido el más importante de los referentes e inspiradores del peculiar espíritu crítico y emancipatorio de la moderna izquierda occidental. Sin embargo, al desarrollarse en un sentido posmoderno hacia el último cuarto del siglo XX, este mismo espíritu se ha sentido a veces importunado, estorbado y hasta oprimido y sofocado por Marx. Ha intentado entonces desembarazarse de él, sacudírselo, al estimar que su ascendente abrumador, su infalible autoridad y su metanarrativa totalizadora inhibían más de lo que estimulaban la crítica y la emancipación.

La revuelta posmoderna de la izquierda contra Marx también se ha visto justificada y estimulada por el creciente desprestigio y el estrepitoso derrumbe del socialismo real. Este derrumbe no fue sino el desenlace de una progresiva separación entre el mundo y cierto marxismo cada vez más desacreditado. Fue como si la realidad se desencantara poco a poco de quien fuera su gran encantador, el revolucionario convertido en lo contrario de sí mismo, y al final, de pronto, lo abandonara.

El giro posmarxista debe situarse además en una escala histórica y cultural más amplia. Descubrimos, entonces, el proceso por el que han ido erosionándose y desmoronándose figuras tutelares como la de Marx: un proceso que puede explicarse en el psicoanálisis como un efecto de la declinación de la paternidad.1 En la reciente historia de la izquierda, tal proceso ha culminado precisamente con la revuelta posmoderna en la que se rechaza todo aquello paterno que Henri de Man ya descubrió alguna vez en Marx: la idea misma de un padre para la izquierda, su endiosada paternidad simbólica, su testamento fundador, su opresivo legado, la identificación con su persona, su nombre que da nombre a los marxistas y las diferentes formas de culto de su personalidad.2

Lo que se pierde

El caso es que el padre fue desconocido por la izquierda posmoderna. Muchos izquierdistas dejaron de ser marxistas, lo que puede comprenderse, como hemos visto, al considerar el ocaso de identificaciones como la establecida con Marx, la desacreditación de aquello que se le atribuía y la fuerza liberadora que transmitió y que terminó volviéndose contra él. Estos factores y otros más hacen que la desidentificación de Marx, juzgada hoy retrospectivamente, pueda comprenderse. Con todo, por más comprensible que sea por sus razones, tenemos derecho a que nos parezca deplorable por sus efectos, por lo que significa, por lo que pensamos que se pierde con ella.

Lo que perdemos al dejar de ser marxistas es lógicamente algo que sólo podemos conservar a través de nuestra militancia en el marxismo. Es algo que tan sólo puede saberse al serlo y hacerlo de algún modo. Es algo que implica una práctica, la cual, a su vez, exige una implicación del sujeto, una identificación militante de su propio ser con aquello de lo que se trata.

De lo que se trata no es del personaje Marx al que sus partidarios harían vivir de un modo fantasmagórico. Es más bien aquello personificado por Marx, aquello a lo que su persona da nombre y rostro, aquello social e histórico venerado en el culto a su personalidad. Es una idea, una actitud, un afán, un movimiento, una estrategia, una lucha. Es, como ya vimos, una inspiración crítica y emancipatoria. Es también, como veremos, una verdad y un futuro. Todo esto es lo que podría perderse al perder el marxismo. Es aquello con lo que se identifican los marxistas, aquello que intentan ser, aquello a lo que rinden culto en la persona de Marx.

Nuestra verdad, la de Marx

Estamos prevenidos contra el culto a la personalidad. Sabemos que Marx ya lo llamó por su nombre, Personenkultus, y que lo repudió tanto en general como cuando se le rindió a su persona.3 Sabemos también que este culto constituye una suerte de enajenación como la religiosa descrita por Feuerbach4 y explicada económicamente por Marx: enajenación en la que algo humano se adora como algo ajeno sobrehumano, en el exterior, tras desprenderse a sí mismo en su proceso productivo.5 Sin embargo, así como la religión puede ser desenajenante al reconocerse el “carácter intramundano de la salvación”6, así también, por el mismo rodeo, una religiosidad secular como la de los marxistas consigue desenajenarlos cuando les permite reapropiarse lo depositado en Marx al identificarse de modo militante con su persona, la cual, en su indiscutible presencia de “cuerpo singular”, como lo ha observado Badiou, es la mejor “garantía” y el único “punto fijo” de todo lo social e histórico pretendidamente representado por el marxismo.7

Lo que el marxismo pretende representar es lo que Marx parece presentar al personificarlo y así encarnar su verdad. Esta verdad es la que nos hace reconocernos en Marx. Es la que inmediatamente, sin que medie su personificación, tan sólo se ve a través del microscopio de la abstracción. Es la concretada y mistificada en la ideología. Es la del rastro de nuestra existencia en la conciencia, en la historia que protagonizamos, en las mercancías en las que desaparecemos. Es la de aquello a lo que nos hemos visto reducidos en el sistema capitalista, la de nuestro lugar en este sistema en el que no hay lugar para nosotros, la de nuestra vida convertida en fuerza de trabajo con la que se anima el vampiro del capital.

Lo que se nos arrebata en el capitalismo es lo que retorna bajo la forma de Marx. Es también lo que intentamos recobrar mediante la identificación militante con su persona. Es, una vez más, nuestra verdad, la de Marx. Es la verdad negada en el capitalismo y afirmada por el comunismo de Marx, no un comunismo incauto, sino uno advertido que aparece como promesa que puede cumplirse, como ideal realizable, como algo que sólo espera que la práctica revolucionaria lo realice, pues ya se encuentra de modo potencial en la misma realidad que lo conjura, en lo que subyace a ella, en su negativo, en el reverso verdadero de su anverso engañoso.

Entre Marx y la realidad

Marx denunció el engaño constitutivo de una realidad irremediablemente ideologizada en el capitalismo. Para desengañarnos de esta realidad, nos reveló una verdad que no corresponde a ella, sino que la contradice y tan sólo podrá tornarse real si la transforma, volviéndola verdadera, con el gesto revolucionario.8  La contradicción entre la verdad y la realidad, que da la razón al dogmatismo delirante de algunos marxistas, quiere decir ni más ni menos que el equivocado es el mundo y no Marx, es decir, que Marx es más verdadero que la realidad en la que vivimos, la cual, delatándose a sí misma, se nos muestra cada vez más aberrante, absurda, errática y errónea, y por eso mismo, aunque no sólo por eso, no está en condiciones de patentizar ningún supuesto error de Marx.9

Por más que se haya esforzado, el mundo real ha fracasado en su refutación de Marx. No ha conseguido refutarlo ni con el intervencionismo político-estatal que hizo imaginar a Habermas10 por un momento, antes del neoliberalismo, que se había superado el determinismo socioeconómico, ni con el dispositivo neoliberal que hizo creer a Fukuyama11 en el momento siguiente, antes de 2008, que el capitalismo podía operar perfectamente, en una eternidad posthistórica, sin crisis, sin regulaciones, sin contradicciones, sin agudización de las contradicciones y sin conflictos como los que actualmente desgarran la sociedad.

La realidad no deja de tropezar, acumulando actos fallidos, y es así como va traicionando la verdad y confirmando a Marx al tratar de refutarlo. Y, sin embargo, por más que falle, la misma realidad no deja de tener éxito. Después de todo, es la realidad, y, como tal, consigue engañar a los mayoritarios, a los que siguen confiando en ella por más que los defraude, a los que trabajan para perpetuarla en lugar de luchar para superarla. No debemos culparlos. Todo está hecho para que olvidemos eso verdadero de lo que Marx es el nombre, para que no lo sepamos, para que no lo seamos.

Marx, el futuro

Como ya lo notaba Derrida, todo “conjura” para “conjurar” al marxismo.12 Todo conspira contra nuestra identificación militante con Marx. Todo intenta desviarnos de lo que nuestra militancia marxista nos promete: la única “alternativa”, la única opción viable que puede “competir” con la del capitalismo, como bien lo ha señalado Badiou.13

Mientras que la devastación capitalista cierra el horizonte, lo que Marx nos ha legado sigue siendo la única salida. Es aún la única posibilidad para seguir adelante: el único futuro diferente del presente de muerte del capitalismo. El mismo Derrida, que ni siquiera era marxista, supo advertirnos que “no hay porvenir sin Marx”.14

Por fortuna para nosotros, Marx insiste y resiste a través y a pesar de una realidad en la que todo parece querer olvidarlo, todo nos da la impresión de configurarse para hundirlo en el pasado, todo es como un inmenso mecanismo defensivo globalizado contra él y contra su vigencia.15 Pero todo fracasa. Marx va siempre un paso por delante. Su verdad, como bien lo notó Lacan, se mantiene “siempre nueva”.16 Su novedad es la del futuro: el único posible. Aunque incesantemente se pretenda superar esta verdad, ella siempre se mantiene adelante, insuperable.

Referencias

1 Paul Federn, La société sans pères (1919), Figures de la psychanalyse, 7(2), 2002, 217-238. Alexander Mitscherlich, Vers une société sans père, París, PUF, 1969.

2 Henri De Man, Au-delà du marxisme (1926), París, Seuil, 1974.

3 Karl Marx, Brief von Karl Marx an Wilhelm Blos (1877), en http://www.zeno.org/Kulturgeschichte/I/blos285a

4 Ludwig Feuerbach, La esencia del cristianismo (1841), Madrid, Trotta, 2013

5 K. Marx y F. Engels, La ideología alemana (1846), Madrid, Trotta, 2014.

6 Ignacio Martín-Baró, Iglesia y revolución en El Salvador (1985), en Psicología de la liberación, Madrid, Trotta, 1998, p. 220.

7 Alain Badiou, La dernière révolution? (2001), en L’hypothèse communiste, Paris, Lignes, 2009, p. 124.

8 Herbert Marcuse, El hombre unidimensional (1964), Barcelona, Ariel, 2010, p. 142. Ver también: Razón y revolución (1941), Madrid, Alianza, 2003, pp. 311-320.

9 David Pavón-Cuéllar, Marx en el mundo, en la psicología y en el psicoanálisis, en https://davidpavoncuellar.wordpress.com/2018/05/05/marx-en-el-mundo-en-la-psicologia-y-en-el-psicoanalisis/

10 Jürgen Habermas, Ciencia y técnica como “ideología” (1968), Madrid, Tecnos, 2013, pp. 80-84.

11 Francis Fukuyama, The end of history and the last man (1992), Nueva York, Simon and Schuster, 2006, pp. 276-300

12 Jacques Derrida, Spectres de Marx, París, Galilée, 1993, p. 88.

13 Badiou, Qu’est-ce que j’entends par marxisme ? París, Éditions sociales, 2017, p. 70.

14 Derrida, op. cit., p. 36.

15 David Pavón-Cuéllar, Tokio y la eterna permanencia de la Revolución de Octubre. Crisis e Crítica 1(1), 2017, 43–53

16 Jacques Lacan, Propos sur la causalité psychique (1946), en Écrits I, París, Seuil, 1999, p. 192.